Nate Williams, en éclaireur

Nate Williams, en éclaireur

8 août 2018 0 Par SoTennis

Journaliste indépendant, Nate Williams enquille les Grands Chelems. Après Roland-Garros, nous avons retrouvé le Britannique de 26 ans, au style direct, à Wimbledon. Là, où il est devenu le premier journaliste en fauteuil roulant à être accrédité, pour suivre le tableau principal.

« Dans mon cas, j’ai cru que je pouvais être journaliste sportif et couvrir ces événements. Je ne me suis pas dit que mon handicap était un frein .» Voilà comment Nate Williams vit sa vie. À 26 ans, le Britannique, journaliste indépendant, n’est pas du style à s’apitoyer sur son sort. À la naissance, une hémorragie au niveau du cerveau a eu pour conséquence d’endommager son système nerveux et tout le côté gauche de son corps. À 12 ans, le Liverpuldien subi une opération pour tenter de corriger cela. « Même si je ne peux pas courir, je suis reconnaissant de ne pas être en permanence dans un fauteuil roulant » assène-t-il aujourd’hui. Bien qu’il ne puisse pas courir, Nate Williams peut néanmoins marcher. À son rythme et de manière désarticulée, conséquence visible d’un début de vie tortueux. Passionné par le sport et le journalisme, depuis huit ans Nate écume les événements sportifs en tout genre. Foot, boxe, rugby, athlétisme, et désormais le tennis. Depuis les tribunes de presse, lorsque l’accès lui est permis, il relate, avec délectation, ce qu’il voit, ce qu’il entend, ce qu’il ressent. Pour en arriver là, il lui a fallu bien souvent surmonter une pléthore d’obstacles. « Lorsque j’étais étudiant, j’ai eu une drôle d’expérience. J’avais sollicité les organisateurs d’un événement sportif pour suivre leur épreuve en me présentant tel que je suis, nous explique-t-il. La réponse avait été : « Désolé, nos équipements ne sont pas accessibles pour vous.» Deux semaines plus tard, j’ai envoyé à nouveau un courriel en mentionnant encore une fois que j’étais handicapé et que j’avais vu que la tribune de presse était accessible pour moi. En m’y rendant, ils m’ont dit : « Oh, mais vous nous aviez pas dit que vous étiez valide. » Tout le monde semblait avoir perdu la tête… C’est assez représentatif, qu’un individu décide de ce qu’est accessible ou pas à un handicapé. » En 2012, le décès de l’un de ses amis, hyperactif, âgé de 18 ans, vient renforcer sa philosophie de vie qui consiste à penser « qu’il n’est jamais trop tard pour réaliser un rêve ».

Dépasser les contraintes

Son rêve à lui, s’est concrétisé lorsqu’en 2012 le comité paralympique l’a engagé pour suivre les Jeux paralympiques de Londres, son premier événement sportif de cet acabit. À cette occasion, il rédige notamment des notes et de courts articles. La même année, après avoir fait du basket en fauteuil, il se lance dans l’athlétisme. Glane, par la suite, des médailles lors de compétions internationales, en représentant la Grande-Bretagne. Avide de découvrir d’autres disciplines et à aller là où on ne l’attend pas, Nate Williams poursuit le chemin qu’il s’est tracé. En 2018, il parvient à cocher sur sa liste des sports à suivre, la case tennis. L’une de ses disciplines préférées. C’est à Roland-Garros qu’il couvre son premier tournoi du Grand Chelem, pour DPA (une agence de presse internationale), et découvre les journées à rallonge d’un Majeur. « La première semaine d’un tournoi du Grand Chelem est très intense, nous rappelle-t-il. Il y a beaucoup de matches, parfois, ils se finissent tard. Les articles doivent suivre… Lorsque certains joueurs viennent immédiatement en conférence de presse après leur match (souvent après une défaite), pour moi, ce n’est pas simple. Je dois m’y rendre aussi vite que je peux. C’est l’une des parties les plus délicates pour moi. » Surtout lorsque les équipements sont peu ou pas adaptés à la présence d’un journaliste handicapé. À Roland-Garros, Nate en a fait l’amère expérience. Sans se plaindre et sans rejeter la faute sur qui que ce soit, le Britannique a constaté les limites du moment. Dépourvu d’ascenseur, le centre de presse, sur trois niveaux aménagé en 1988 sous la tribune Jean-Borotra du court Philippe-Chatrier, lui a donné du fil à retordre. « La principale différence entre Roland-Garros et Wimbledon, c’est qu’à Roland-Garros, au centre de presse (détruit après l’édition 2018, dans le cadre de la modernisation du central et du stade), il n’y avait pas d’ascenseur, me permettant de mieux circuler, nous glisse-t-il. Tous les jours, je devais monter et descendre deux étages. J’ai choisi de faire ça, et je ne souhaite pas rejeter la responsabilité de cela sur mes collègues de Roland-Garros. Les derniers jours du tournoi, j’ai vraiment quitté mon fauteuil, car ce n’était vraiment pas pratique d’aller et venir en tribune, et rejoindre les salles de conférence de presse.» Comme souvent, Nate Williams s’est affranchi des contraintes imposées, et s’est à nouveau martelé, comme devise, qu’il y a toujours des solutions. Une devise que partage Jacques Dejeandile. Journaliste, depuis 1990 à France 2, la vie de ce Niçois a basculé à l’âge de 18 ans, un jour de 1978, lors d’un accident de la route, le laissant dans un fauteuil roulant. « Après mon accident, alors que je faisais auparavant de la radio, je me suis dit que ça allait être un peu compliqué de faire ce métier de journaliste, pour lequel j’avais une vocation. J’ai commencé à suivre des études de droit. En quatrième année, lorsque j’ai été reçu au centre professionnel de formation des avocats, d’un seul coup, je me suis dit que je faisais la plus grande connerie de ma vie. Ensuite, j’ai commencé à envoyer des CV un peu partout. Un jour, France 2 (Antenne 2 à l’époque) m’a répondu. Cela était un peu un concours de circonstances… Je me suis servi de mon handicap. Je me suis dit : « Ton handicap, tu ne peux pas le cacher, autant qu’il te serve ». J’ai donc proposé, il y a 28 ans, une chronique sur les personnes handicapées à la télévision (pour l’émission Matin Bonheur). Mon objectif, lorsque je fais des reportages (pour Télé Matin et C’est au programme), en France et depuis huit ans à l’étranger, c’est de dire : « Si moi, je suis venu là, c’est que vous pouvez venir là aussi ». En plus, on ne part pas dans des conditions extraordinaires. Mais il y a toujours des solutions. C’est ma philosophie de vie. »

Première fois

Refuser d’être invisible, refuser la fatalité, Nate Williams en a fait son leitmotiv. Six ans après avoir été spectateur au SW19, lors des JO de Londres, en juillet dernier Nate a arboré, pour la première fois, autour de son cou une accréditation pour suivre les neuf premiers jours du fameux Championships, toujours pour DPA. Devenant ainsi le premier journaliste en fauteuil roulant à être accrédité pour le tableau principal. C’est au troisième étage du centre de presse du All England Lawn Tennis Club, près de l’ascenseur, que le Britannique a été convié à occuper un bureau adapté à sa situation. Pas du genre à suivre les matches à travers un écran de télévision, Nate a bien souvent préféré se déplacer en tribune de presse, pour les suivre et rédiger ses articles sur place. Même si l’accès, très codifié, de celle du mythique centre court n’a pas forcément été envisageable, en raison de quelques marches. Malgré tout, il a pu, avec la bienveillance des équipes du tournoi, être emmené au bord du terrain, lorsque c’était possible, ou en tribune haute. « Lorsque j’ai envoyé un tweet mentionnant le fait que j’étais le premier journaliste en fauteuil roulant à suivre le tableau principal, et à relater les matches des grands noms du tennis, j’ai eu beaucoup de réactions de Twittos me disant que je leur apprenais plus que bien des personnes valides, nous dit-il. Mais ce n’est pas une question de handicap ou pas. Souvent, on se met nous-même des limites. Ce n’est pas grave si vous avez des contraintes physiques, financières… Tout le monde a des problèmes. Je pense que la première chose à faire, c’est de croire en ce que vous faites. Dans mon cas, j’ai cru que je pouvais être journaliste sportif et couvrir ces événements. Je ne me suis pas dit que mon handicap était un frein. Je ne me suis pas dit : « Je ne peux pas venir à Wimbledon dans ma situation, sans jamais avoir interviewé auparavant Roger Federer.» Même s’il n’avait jamais interviewé le Suisse avant ce tournoi, en conférence de presse Nate Williams a été du genre direct. À Londres, il lui a demandé le montant du contrat de son nouvel équipementier (Uniqlo). À Alison Van Uytvanck, qui avait fait son coming out en début d’année, il l’a questionnée sur ce sujet. À Roland-Garros, il a titillé Maria Sharapova, sur la défensive, à propos des passages de son autobiographie concernant Serena Williams. Souvent, Nate a eu en retour des réponses très formatées. Malgré tout, l’un de ses buts, reste d’éclairer certaines zones d’ombre et faire bouger quelques lignes. « La plupart des joueuses et des joueurs sont très observés… De plus, vu que je débarque sur le circuit, il n’est pas simple d’établir une « relation » (de confiance) avec l’athlète, confie-t-il. Je me suis rendu compte qu’au tennis, il faut passer par leur agent pour…tout. Voir avec l’ATP et la WTA. En Boxe par exemple, il est plus simple d’établir cette « relation » avec l’athlète. C’est pour moi un apprentissage supplémentaire.»

Nate Williams

© Nate Williams


L’inclusion

À Wimbledon, Nate Williams en a encore appris sur lui et sur les autres. Même si parfois la fatigue s’est fait ressentir, sa tête lui a toujours intimait d’avancer. Comme ce jour, où, en sortant du centre de presse, en notre compagnie, assis sur son fauteuil, à la force de ses bras, il a remonté la ST MARY’S WALK, très fréquentée en plein tournoi, pour aller découvrir les terrains d’entraînement d’Aorangi Park. Ou encore lorsqu’en fin de journée, il devait prendre, seul, le bus, muni d’une plateforme mobile afin d’y prendre place, pour rentrer chez lui. Bien que Londres soit une ville relativement accessible aux handicapés, Nate a pu, là aussi, constater quelques limites. « La situation s’est beaucoup améliorée, nous dit Jacques Dejeandile (NDLR : il est également conseiller municipal (depuis 2008) et subdélégué au Numérique, au Handicap et à l’événementiel à la Mairie de Nice). Malgré tout, il reste encore beaucoup de choses à faire en matière d’accessibilité pour tous. On pense souvent à accessibilité pour les personnes en fauteuil roulant, mais il faut être un peu plus large que cela. Il faut aussi penser à l’accessibilité des sourds des malentendants, des malvoyants… L’accessibilité, lorsque j’essaie d’en parler, j’essaie de l’évoquer d’une manière un peu plus large, que juste rattacher à l’accessibilité aux personnes en fauteuil roulant et aux personnes à mobilité réduite. » Lors du Grand Chelem londonien, la motivation de Nate Williams de voir plus de personnes handicapées, compétentes, travailler, comme lui en tant que journaliste, n’en a été que plus forte. En France, 2.7 millions de personnes sont bénéficiaires de l’obligation d’emploi, souvent parce qu’elles ont été reconnues travailleurs handicapés. Seules 43 % des personnes handicapées sont actives – 35 % ont un emploi et 8 % sont au chômage – contre 72 % pour l’ensemble des 15-64 ans, selon les dernières données de l’Insee de 2015. Malgré l’obligation faite par la loi Handicap de 2005 aux entreprises de plus de vingt salariés, d’employer au moins 6 % de travailleurs handicapés dans leurs équipes. « Me retrouver là, booste ma motivation à faire ce que je fais et à voir plus de personnes en situation de handicap le faire aussi, nous dit-il. Ces personnes, en me voyant se diront peut-être : « Si lui le fait, je peux le faire ». Les accès aux stades, aux tribunes…pourront sans doute s’améliorer aussi. » Une motivation qui fait écho à celle de Martin Petit, qui, le 17 août 2017, à 25 ans, est devenu tétraplégique incomplet, après un plongeon fatal à la plage. « Je pense que c’est un rôle que tous les handicapés doivent avoir. Se montrer, se rendre visible. Afin que l’on nous prenne un peu plus en considération dans le quotidien et que la société soit plus inclusive pour nous. » Près d’un an après son accident, avec abnégation, Martin s’est relevé. Il s’apprête à reprendre ses études en marketing et reste très actif sur les réseaux sociaux, où il aspire à éveiller les esprits. Cette vie, qui ne lui a pas fait de cadeau, Nate Williams, la regarde aujourd’hui avec appétit. De ce handicap, Nate a su en faire naître le sens de sa vie. « Je suis heureux de ma carrière. Je me sens comme un pionnier et je suis très fier de cela. Après avoir bougé en Europe, être venu en France, désormais, j’ai envie de me rendre aux États-Unis et en Australie, pour couvrir l’US Open et l’Open d’Australie, et voir leurs équipements, notamment ceux pour les handicapés.» De nouvelles histoires à écrire à plusieurs mains, espère-t-il.

E-A