Pierre Delage : «L’objectif est d’aller au bout de mon potentiel»

Pierre Delage : «L’objectif est d’aller au bout de mon potentiel»

10 mars 2026 Non Par SoTennis

Classé 696e mondial, Pierre Delage écume les tournois Futures où trouver l’équilibre est rare. Le Français de 25 ans, qui s’entraîne à la Villa Primrose, nous raconte son parcours, son quotidien et ses aspirations, qui demeurent, au-delà de la dureté du circuit, intactes.

Comment un enfant du bassin d’Arcachon, qui est passé par le système fédéral, est venu ici à la Villa Primrose pour s’entraîner ?

J’ai été licencié à Arcachon, c’est là où j’ai appris le tennis, puis je suis parti à 12 ans au CREPS à Talence, puis à celui de Poitiers, où ils ne m’ont pas gardé. À 15 ans, il fallait que je retrouve une petite structure d’entraînement. En l’occurrence, ce n’était pas forcément une académie que je recherchais. Je devais aussi me rapprocher un petit peu de mes parents. Le club, le plus gros club de la région (Nouvelle-Aquitaine), l’un des plus gros clubs en France, c’était forcément la Villa Primrose, ça a été la suite assez logique.

De ces années-là, qu’est-ce que vous en retenez et est-ce que vous le referiez ?

Ça m’a appris beaucoup de choses. La rigueur, car c’est vraiment là où je me suis entraîné en tant que professionnel, avec déjà des sacrifices, parce que je ne rentrais pas souvent chez moi, donc finalement, c’est là où j’ai connu un petit peu le début de la vie professionnelle en tant que joueur.
Est-ce que je le referais ? Je ne pense pas. À cet âge-là, vous pouvez très bien progresser en étant plus proche de ta famille. J’étais au CNED, je me déscolarisais quand même. Je pense qu’il y a des choses qui sont très importantes à cet âge-là. Je suis parti à l’âge de 12 ans. À 14 ans, je rentrais un week-end toutes les trois semaines. Je trouve que ce n’est quand même pas évident. J’ai plein de joueurs de mon âge qui ont fait le choix de ne pas y aller. Ils ont très bien progressé et aujourd’hui, ils sont dans les 150es mondiaux.

À 18 ans, vous vous lancez sur le circuit professionnel, mais en mars 2020 la crise sanitaire liée au Covid fige tout. Comment avez-vous géré cette période-là, sachant que vous étiez, tout juste avant, blessé à la cheville ?

C’était très dur. J’avais 18 ans, je progressais bien, puis il y a eu cette blessure à la cheville, qui m’a tenu éloigné du circuit durant sept mois. Alors que je devais repartir en tournoi, il y a eu le Covid. Donc, finalement, il y a eu, on va dire, pour moi, onze mois où il n’y a pas eu de compétition. Au moment de la reprise, il y avait beaucoup moins de tournois par semaine, donc le niveau était fort. Je gagnais très peu de matchs, avec en plus plein de petites blessures par-ci par-là. J’ai commencé par perdre mes points (au classement ATP). Ensuite, il y a eu un changement aussi de structure d’entraînement. Finalement, je suis parti au CNE (Centre National d’Entraînement), où ça ne s’est pas forcément passé comme je le voulais. J’avais eu trois entraîneurs en l’espace de sept mois. Sans que ce ne soit moi qui le choisisse. Il y a eu plein de petites choses qui ont fait que c’était quand même particulier. Donc ça a été une année qui a été compliquée.

Au sujet de cette structure d’entraînement, vous cherchiez un équilibre personnel qui pouvait en découler aussi sur votre niveau tennistique ?

Le tennis est un sport hyper mental. Si vous n’êtes pas bien en dehors, c’est compliqué d’être bien sur le court. C’est vrai que j’ai appris à me connaître, à savoir ce dont j’ai besoin… Aujourd’hui, c’est quelque chose qui me fait vraiment du bien. Quand je pars plusieurs semaines, que je reviens pour quinze jours d’entraînement, ça me fait du bien de voir mes proches, les personnes qui me soutiennent qui m’aiment et que j’aime.

Votre entraîneur, ici à la Villa Primrose, vous accompagne-t-il lorsque vous êtes en tournoi ?

C’est difficile, car il est salarié au club. Forcément, il y a des obligations. C’est quelque chose dont nous sommes en train de discuter pour essayer qu’il puisse partir en tournée avec moi, durant quelques semaines dans l’année. Il y a aussi l’aspect financier, où là, dans tous les cas, je ne pourrai pas l’avoir avec moi pendant quinze semaines au cours de la saison. Si je peux l’avoir cinq ou six semaines, je pense que c’est faisable. Et c’est l’objectif de cette année.

Sur le plan physique, parvenez-vous à avoir un coach ? Votre structure le permet-elle ?

Je fais appel à l’entraîneur physique de la ligue (de Guyenne). Je m’intègre à un petit groupe. Quand je suis à Bordeaux, je le vois toujours. Et quand je suis en tournoi, on se parle tous les jours et il me donne les séances à réaliser aussi au quotidien.

En février dernier, vous avez fait une tournée en Floride. Pourquoi avoir choisi cette destination alors qu’en France, il y avait aussi des tournois ?

Parce que j’avais envie de jouer sur terre battue (extérieur). On va dire que de décembre à avril, il n’y a quand même pas beaucoup de tournois en Europe sur terre battue. Quand vous avez envie d’enchaîner trois tournois de suite, c’est vrai que cette période-là, sur terre battue, c’est complexe. Oui, c’est vrai qu’il y a des tournois en France qui ne sont pas loin, mais c’est sur dur intérieur. J’essaie d’être cohérent sur ma programmation. Je pense que c’est sur terre battue, où aujourd’hui, je suis le plus performant. Je suis ainsi prêt à partir un peu loin. Je sais qu’à partir d’avril, il y aura beaucoup plus de tournois en Europe. Je n’aurai pas besoin d’autant voyager.

Votre identité de jeu à quel moment avez-vous commencé à la travailler et comment vous la définissez-vous ?

J’ai commencé à la travailler très tôt. Mais savoir vraiment ce que je dois faire sur le court, je dirais que c’est très récemment. C’est depuis peu que je prends vraiment conscience de mes qualités, ce que je dois faire pour être performant sur le terrain. Je suis très grand (plus de 2 mètres), donc c’est vrai que ça peut paraître étonnant que j’aime la terre battue, mais j’ai grandi sur cette surface. À la Villa Primrose, je ne m’entraîne que sur terre battue. J’aime bien les terres battues rapides. Ici, quand il fait chaud, c’est une terre où le rebond est assez haut. Ce sont des conditions que j’aime bien. Parce qu’il y a malgré tout du temps, donc je peux exprimer mon jeu correctement. L’identité de jeu se dessine au fur et à mesure des années. Quand vous prenez aussi conscience de certaines choses, ça vient avec la maturité.

Comme quoi ?

Avec mon gabarit, j’exprime une force. J’ai un jeu qui est très énergivore. Quand vous jouez le simple et le double dans la même journée et que les matchs sont longs, forcément, il faut pouvoir manger au moins ce que vous dépensez en calories. Quand je fais une journée, avec deux séances physiques et du tennis, c’est du 6 000 calories. Il faut pouvoir manger 6 000 calories saines. Ce n’est pas toujours évident. Même si, ces 6 000 calories, cela n’arrive pas tous les jours. De plus, lorsqu’il fait chaud, vous perdez aussi de l’eau… Il faut pouvoir aussi être très bien hydraté. Donc j’essaie d’être plus rigoureux là-dessus. En tournoi, si vous perdez du poids au fur et à mesure, c’est de l’énergie en moins pour la fin. À présent, souvent, pour limiter les coûts, lorsque je pars en tournoi à l’étranger, je prends des Airbnb pour faire la cuisine. Ça me coûte moins cher et je sais ce que j’ai dans l’assiette.

Justement, côté financier, les dotations des Futures permettent-elles de gagner votre vie en tant que joueur professionnel ?

C’est compliqué. Sur les 15 000 dollars, réussir déjà à être dans le positif, c’est quand même rare, parce qu’on a énormément de dépenses. Donc, ça dépend où est-ce que vous jouez. Par exemple aux États-Unis, se retrouver sur une semaine dans le positif, je ne parle pas de gagner ma vie, mais juste à être sur le plan financier dans le positif, c’est déjà très compliqué. Il faut faire très attention à ses dépenses et essayer de jouer le mieux possible. Donc, je dirais que les Futures, c’est la galère. Après, je pense qu’une fois que vous êtes sur les Challengers, c’est quand même un petit peu mieux. Il y a les hôtels qui sont pris en charge. Sur une année, si vous ne jouez que des Challengers, c’est déjà quand même une importante dépense en moins. Les gains, forcément, sont quand même plus importants. L’objectif reste, le plus tôt possible, d’aller disputer les Challengers.

Ces conditions, en Futures, parfois les joueurs les mettent en avant, notamment sur les réseaux sociaux. Avec, entre autres, des terrains impraticables, des balles défectueuses… L’avez-vous déjà observé ?

Oui, je l’ai déjà vu, c’est presque le quotidien sur les Futures. Des fois, c’est limite. Néanmoins, en France ou en Europe, je pense que c’est quand même très bien organisé. Aux États-Unis, c’est super aussi. Il y a quelques surprises de temps en temps. Les balles, souvent, c’est quand même compliqué. On s’entraîne avec des balles qui ne sont vraiment pas neuves. Récemment, j’ai disputé des tournois aux États-Unis, ça faisait du bien de s’entraîner avec un tube de balles neuves. C’est quand même vraiment super de s’entraîner dans les conditions du match, dans les conditions du tournoi.

L’ATP a mis en place une stratégie sur le long terme (One Vision), avec une augmentation des dotations sur le circuit principal et secondaire, mais aussi avec un salaire garanti pour le Top 100. Que pensez-vous de ces avancées-là ?

C’est une très bonne chose. Après, c’est vrai que si je pense à ma situation et à celle des joueurs de mon classement, je pense qu’il y aurait quand même beaucoup à faire ! Je trouve ça anormal que dans un sport comme le tennis, lorsque vous êtes 600e, 500e mondial de ne pas être financièrement au moins dans le positif. Je ne parle pas de gagner des sommes astronomiques, mais au moins d’être dans le positif afin de pouvoir investir aussi dans son projet. C’est sûr, qu’il y aurait quand même beaucoup à faire !

Avez-vous des partenaires, des sponsors, des soutiens financiers ?

C’est en cours. Je pense que dans les prochaines semaines, ça va se déclencher un petit peu. Mais forcément, je recherche des sponsors. J’y consacre du temps, car c’est une partie de mon travail. Ça me permettrait d’investir aussi plus dans mon tennis d’être plus avec mon entraîneur, pour pouvoir me professionnaliser encore plus.

Vous disputez les Interclubs, pour la France, l’Allemagne et l’Italie. Les jouez-vous pour l’aspect financier ?

Oui, en effet, je joue pour la France, où je présente la Villa Primrose. J’ai joué une rencontre en novembre dernier avec l’équipe 1, sinon j’étais remplaçant et je vais jouer avec l’équipe 2 en mai prochain. En Italie, je joue pour un club près de Florence et en Allemagne, près de Hambourg. C’est vrai que c’est une enveloppe qui n’est vraiment pas négligeable. La plupart des joueurs de mon classement comptent là-dessus pour pouvoir financer la saison, puisque, finalement, c’est le seul moment où les gains ne dépendent pas du résultat. C’est une stabilité, une sécurité.

Certains joueurs se donnent une limite, par exemple d’âge, pour atteindre leurs objectifs de classement. Faites-vous partie de ceux-là ?

Tant que j’aime ce que je fais et que mon corps me le permet et que j’arrive aussi, et c’est important, à financer mes saisons de moi-même, à trouver des solutions pour que ça se passe, je ne vois pas pourquoi j’arrêterais. Évidemment, j’ai des idées de classement, mais l’objectif c’est plus d’aller au bout de ce que je peux faire, au bout de mon potentiel dans le tennis, pour ne pas avoir de regrets plus tard. Je pense que j’ai encore de la marge à ce niveau-là, donc tout est réuni pour que je continue. Donc non, je n’ai pas de limites.

Il y a de plus en plus de joueurs qui font appel à des préparateurs mentaux, des psychologues. Est-ce que cet aspect-là, vous le travaillez ?

J’ai débuté cela il y a un mois avec un préparateur mental. Ce travail là, en profondeur, sur cet aspect mental, je ne l’avais pas fait parce que c’est un coût et que j’avais des priorités. Quand vous voyez qu’il y a quelqu’un comme Carlos Alcaraz, qui est quand même exceptionnel, qui travaille son mental, qui en parle, vous vous dîtes : « OK, moi, à mon niveau, j’ai sûrement déjà quelque chose à faire, à travailler là-dessus. » C’est évident que c’est un aspect qui est hyper important, que je compte travailler sur le long terme, tout comme le physique et la technique.

Outre l’aspect tennistique, est-ce que la différence se fait-elle dans la gestion des émotions ?

Tout le monde sait jouer au tennis. Tout le monde joue très bien, même. Sur un match, la surprise existe. Le 200e mondial peut gagner un Masters 1000. Je pense à la Valentin Vacherot (ndlr : vainqueur à l’automne dernier du Masters 1000 de Shanghai où il était classé 204e mondial). Le faire sur un match, un tournoi, c’est bien. Le faire sur une saison, c’est forcément plus dur. De toute façon, le tennis, c’est un sport hyper complet. Évidemment, il y a l’aspect mental, l’aspect physique. Il y a plein de choses qui rentrent en jeu.

Vous êtes présent, entre autres, sur Instagram, où vous postez des vidéos de vos entraînements, mais aussi pour faire le point sur vos dépenses, quand vous êtes en tournoi. Quel est le but d’être présent sur ces réseaux sociaux, sous cette forme-là ?

Le but, c’est de montrer aux personnes qui ne connaissent pas vraiment le circuit ou qui voient juste ce qu’on leur montre, qu’il y a aussi cette réalité du tennis. Qu’ils puissent se questionner. Leur montrer le circuit secondaire, la vie et la réalité d’un joueur de tennis professionnel, à ce classement-là. Le but reste de progresser le plus rapidement possible au classement, pour notamment avoir un meilleur confort de vie, en passant le cap des tournois Futures.

Sur ces réseaux sociaux, il y a un fléau, pour ne pas le nommer autrement. Ce sont ceux qui s’adressent directement auprès des joueurs en les insultant voire même en les menaçant, notamment après avoir parié. Recevez-vous ce genre de messages ?

Après un match, quand vous prenez votre téléphone et que vous voyez que vous avez dix messages d’insulte, ce n’est pas drôle. Mais ce n’est pas quelque chose qui me touche plus que ça. Je sais que maintenant Instagram masque certains commentaires, certains messages. Ça doit être en fonction de certains mots employés ou des choses comme ça. Je pense que je n’ai même pas forcément accès à tous les messages ou commentaires. On va dire que c’est déjà une petite amélioration. Arthur Bouquier, que je connais très bien, s’était allé assez loin (ndlr : l’an dernier, il a été menacé de mort lors de l’Open de Thionville). Là, c’est encore autre chose. Mais généralement, ça ne me touche pas. Pour moi, ça ne reste que des messages. Malheureusement, même s’il n’y a pas que ce genre de messages, on a l’habitude.

En mai prochain se déroulera à la Villa Primrose le tournoi ATP Challenger 175 de Bordeaux. Avez-vous un message à passer à l’organisation ?

J’espère très bien jouer dans les semaines à venir pour ne pas avoir besoin de wild-card, mais forcément, c’est un tournoi que je coche sur ma liste. L’année dernière, j’avais vécu des émotions incroyables sur le court (ndlr : défaite au dernier tour des qualifications face à Albert Ramos-Vinolas). Je suis vraiment à la maison ici. Je connais tout le monde. C’est vraiment un tournoi que j’adore.

Propos recueillis par E-A à la Villa Primrose