À chacun sa raquette

À chacun sa raquette

25 mars 2026 Non Par SoTennis

Bien plus qu’un outil de travail, la raquette de tennis reste pour le joueur professionnel l’extension de son bras et de sa main sur le court. Trouver la bonne et poursuivre son évolution avec, reste un défi. Jean-Christophe Verborg, directeur international marketing sportif, nous explique comment, chez Babolat, ce compagnonnage se mène.

À l’âge de 10 ans, Carlos Alcaraz a signé son premier contrat chez Babolat avant de rejoindre à 13 ans l’équipe internationale. Comment cette intégration s’était-elle déroulée ?

Carlos est venu à jouer avec des raquettes Babolat grâce à la réputation de la marque. C’est toujours comme ça qu’il me l’a dit. Je pense qu’il a été très influencé notamment par Rafa (Nadal). Pour rappel, en 2001, quand j’ai commencé à travailler sur la partie compétition, chez Babolat, on avait très peu de jeunes qui jouaient avec notre marque. Il y a deux critères qui sont pour moi très importants et qui sont toujours un peu sensibles quand vous accompagnez un joueur sur le moyen et le long terme. D’abord, c’est l’évolution physique et du jeu du joueur au fil des ans. On est toujours vigilant de s’assurer que la raquette va être adaptée au joueur. C’est vraiment cet accompagnement qui est naturel chez nous, c’est notre boulot. Il y a un autre critère qui est plus dans l’accompagnement, dans les négociations de contrat, plus ce qui concerne la carrière. C’est exactement ce qui s’est passé avec Carlos en 2020. Il était en fin de contrat. En raison du Covid, les déplacements étaient difficiles. Après l’US Open, on a une discussion. Son agent avait dit : « Carlos est très content de sa raquette, mais il est en train de gagner tellement en puissance, qu’on aimerait trouver une solution pour lui amener un peu plus de contrôle. » C’était un moment qui était un peu sensible, parce qu’il y avait une renégociation de contrat, donc naturellement, on peut se dire : « Ils vont peut-être essayer aussi de se donner une idée du matériel chez les concurrents, pour s’assurer qu’il n’y a pas autre chose qui pourrait leur convenir… » Deux modèles de raquettes, dont la Pure Aero 98, lui avait été proposé. Un mois après, son agent nous disait : « Il adore ». On dit souvent, (leur raquette) c’est leur outil de travail, c’est leur arme, et quelque part, moins ils y pensent, en tant que problématique, mieux c’est !

Carlos Alcaraz et Éric Babolat en août 2023 lors du renouvellement du contrat / ©Babolat

Carlos Alcaraz a remporté son premier titre du Grand Chelem à l’US Open en 2022. Est-ce que depuis, son modèle de raquette (Pure Aero 98) a-t-il évolué ?

Oui, il y a eu des évolutions. Ce qui était le plus important pour Carlos, c’est qu’il jouait avec une raquette qui était relativement légère, elle faisait à peu près 300 grammes. On a rajouté cinq grammes, parce que, s’en rentrer trop dans la technique, c’est que quelqu’un qui est extrêmement puissant, même s’il a une agilité, un toucher, un bras exceptionnel, il faut quand même que le matériel soit cohérent. Je trouve que quand vous le voyez jouer, dans toute sa gestuelle, il y a une harmonie qui est incroyable, entre le joueur et sa raquette. Vous avez l’impression qu’il flotte, qu’il vole, il y a toute une gestuelle et il faut que nous, on travaille aussi là-dessus. Pour que cette maîtrise lui permette de continuer à progresser dans son jeu, comme récemment avec l’évolution de son service. Malgré tout, on reste quand même sur des ajustements (que je dis) minimes.

Quel est le processus, lorsqu’en interne, vous souhaitez faire évoluer les modèles, notamment sur le plan des couleurs? Est-ce que les joueurs sont consultés, est-ce que certains, parfois, rechignent ?

C’est toujours un exercice un petit peu difficile. Si vous regardez, la Pure Drive est quand même globalement toujours restée bleue. L’Aero  est toujours restée dans les mêmes tendances. On demande à tous nos joueurs ce qu’ils aiment. L’idée, c’est plus de leur partager notre vision. Je n’ai jamais eu un joueur qui n’a pas aimé. Une fois, Rafa m’avait dit, sur un modèle spécifique pour lui : « Elle n’est pas très vivante votre raquette, est-ce qu’elle va plaire aux jeunes ? » Ça prouve, l’intelligence de Rafa et on avait pris ce critère en considération. Donc, on leur partage, on garde quand même la main sur ce qu’on veut faire, parce que quand les designers travaillent sur des cosmétiques, il y a aussi une histoire et on veut la respecter. On ne dénature pas du tout le produit. Une Pure Aero  est une Pure Aero, une Pure Drive est une Pure Drive.

En 2015, au tout début de la saison sur terre battue, Rafael Nadal avait joué avec une raquette maquillée. Souvenez-vous de ce moment-là ?

Si ça ne vous ennuie pas, je n’aime pas le mot maquillé, parce que chez Babolat, on ne maquille pas les raquettes. Si je peux me permettre, c’était plus lié à la nouvelle cosmétique. En revanche, c’était bien toujours la raquette de Rafa. Il y avait, je pense, un gros facteur psychologique. Avec Roland-Garros en ligne de mire, il voulait revenir à la précédente cosmétique. Il était plus intelligent de dire : « On le laisse jouer pour qu’il soit tranquille, qu’il n’ait pas de doute. » C’est pire si vous voulez absolument essayer de convaincre le joueur. L’important, c’est que nos joueurs soient en confiance avec nous, avec leur matos et c’est pour ça qu’à cette époque, ça s’est passé comme ça. Une année, la raquette de Rafa avait changé de cosmétique et on s’était rendu compte qu’il sentait une différence. Ça a été un casse-tête, on a mis un certain nombre de mois à réaliser que c’était le fournisseur, des pièces plastiques qui sont autour du cadre, qui avait un petit peu changé leur formule et Rafa l’avait senti. Un truc improbable. C’est pour ça que quand un joueur me dit : « Ce n’est pas pareil » je le prends sérieusement en compte.

Rafael Nadal à Barcelone en 2015 / ©SoTennis

L’an dernier, lors de l’ATP 500 de Dubaï, Stefanos Tsitsipas avait remporté le tournoi en jouant avec une raquette Babolat maquillée, lui était sous contrat avec Wilson. Comment avez-vous réagi à cela ?

Nous étions contents, parce que c’est quand même dingue qu’un joueur qui n’est pas chez Babolat, qui est sous contrat avec une autre marque historique du tennis, gagne un tournoi avec un modèle de chez Babolat. Il y a eu une vigilance dans la communication, car on ne pouvait rien dire, car ce joueur n’est pas en contrat avec nous. Je me souviens une année, je crois que c’était lors d’un match à Barcelone face à Carlos Alcaraz, il avait parlé à son box en disant : « Mais c’est quoi la raquette qu’il a ? » Je pense, en plus, qu’il s’est mis quelque chose dans la tête de vouloir l’essayer (cette raquette). Il y a plein de choses confidentielles que je ne peux pas partager, mais il a joué cette année en Australie avec notre raquette et un logo (sur le cordage) Wilson dessus. Ça, en revanche, ils savent qu’on ne peut pas accepter. La situation de son contrat avec la marque concurrente, c’est son problème, mais s’il n’est plus sous contrat ou s’il n’était plus sous contrat et qu’il nous demande encore de lui peindre des raquettes voire même de lui vendre, mais qu’il met un logo concurrent dessus, ça peut être un souci. On a beau avoir des concurrents, je me fais fort de toujours respecter et surtout comprendre ce qui se passe. C’est-à-dire que si un joueur me demande une raquette, je lui dis : « Oui, mais attends, t’es en contrat avec une autre marque », je n’aime pas qu’on fasse ça. Il y a quand même une discussion à mener avec le joueur et avec l’agent, qui a quand même la responsabilité de gérer les contrats et de nous dire ce qui se passe.

Stefanos Tsitsipas lors de l’United Cup 2026 / © Tennis Australia

Stefanos Tsitsipas va-t-il rejoindre prochainement le team Babolat ?

On ne ferme jamais la porte à un joueur. Qu’un contrat peut se faire ou pas, ça, c’est une autre histoire. Il y a beaucoup de critères qui peuvent rentrer en compte, sur les joueurs qu’on a, les velléités financières qu’un joueur pourrait avoir… On essaie, jusqu’à une limite, parce qu’il y a des joueurs qui peuvent être très chronophages. Je n’ai pas à parler pour lui, mais il y a quand même pas mal de changements autour de lui dans son management, donc la lecture n’est pas simple. Je pense qu’il est beaucoup plus dans une recherche technique qu’autre chose.

La période, par exemple, de Roland-Garros, est-elle la meilleure, du moins en France, pour accueillir de nouveaux membres dans votre team ?

La période est bonne pour accueillir quelqu’un, en revanche, c’est rare de le révéler vraiment à Roland-Garros, où c’est le plein cœur d’une saison. Généralement, un joueur est venu chez nous avant, justement pour être au pic de sa forme à ce moment-là. Les joueurs ont besoin quand même de monter en puissance progressivement. Néanmoins, révéler officiellement un contrat, un partenariat avec un joueur à ce moment-là, en raison d’une négociation qui est un peu longue, ou des tests qui sont un peu longs, ça, c’est autre chose.

Propos recueillis par E-A