Quand on a 16 ans

Quand on a 16 ans

22 septembre 2020 0 Par SoTennis

Le samedi 9 juin 1990, Monica Seles remportait le tournoi de Roland-Garros. Les plus belles secondes de sa carrière. À 16 ans et 6 mois, la Yougoslave, qui avait survolé la saison sur terre battue, s’adjugeait à Paris son premier titre du Grand Chelem. Trente ans plus tard, celle qui a initié l’évolution du tennis féminin, reste la plus jeune gagnante de l’épreuve.

« Ce court, il est pour toi ! » En 1989, lors de sa première venue à Roland-Garros avec sa championne de fille, Karolj Seles l’avait emmenée au sommet des tribunes du court Central et lui avait glissé, en bon entraîneur, cette prophétique phrase. Un an après avoir atteint, dès sa première participation, les demi-finales, Monica Seles débarque à Paris dans la peau de l’une des favorites du tournoi. À 16 ans et demi, la Yougoslave, troisième mondiale, vient de s’imposer à Berlin face à Steffi Graf, n°1 mondiale, mettant fin à une série de 66 matches gagnés consécutivement par l’Allemande, et à Rome où elle domine, pour la première fois de sa jeune carrière, l’inoxydable Martina Navratilova, 6/1, 6/1 en 53 minutes. Après sa défaite, l’Américaine déclare : « J’ai l’impression d’être passée sous un camion. » Pour conquérir son premier titre du Grand Chelem, le parcours de Seles sur les courts de la porte d’Auteuil n’a pas été de tout repos. Dans une partie de tableau truffée de pièges, l’adolescente a dû s’appuyer, avant tout, sur son formidable mental et sa folle énergie, pour dépasser tous les obstacles qu’un Majeur peut proposer.

Après un premier tour expédié à toute vitesse contre l’Italienne Katia Piccolini, les premières difficultés se dressent pour elle dès le deuxième tour, où la Canadienne Helen Kelesi, visiblement très agacée et remontée que la Yougoslave décide de disputer le double avec Betsy Nagelsen et non avec elle, sa partenaire plus ou moins régulière, l’a inquiétée jusqu’au bout des 2 h 09 de match. Au troisième tour, elle vient à bout difficilement de la Soviétique Leila Meskhi, 7/6, 7/6. Mais c’est surtout en quarts de finale face à Manuela Maleeva que la petite souris de Novi Sad a été au bord de l’élimination, lorsque la Bulgare a eu une balle de 5/1 dans la dernière manche et qui à 5/4 était à deux points de la victoire. Après la rencontre, Monica Seles ne cache pas sa fatigue mentale et physique. Gagnante de cinq tournois consécutifs, l’enfant prodige a sans doute laissé quelques forces lors de ses nombreuses sollicitations médiatiques la veille du tournoi. En demi-finales, place à « la bataille de deux enfants » comme le titre la presse. Face à Jennifer Capriati, 14 ans, qu’elle affronte pour la première fois, elle s’impose à nouveau en deux petits sets (6/2, 6/2) et se qualifie pour sa première finale d’un tournoi du Grand Chelem, où se dresse la montagne Steffi Graf. À cette occasion, son extraverti de père, qui a été dans une autre vie dessinateur caricaturiste, esquisse pour Tennis Magazine un croquis représentant sa fille face à la patronne du circuit féminin.

En ce samedi 9 juin 1990, le ciel de Paris est menaçant. Dans un Central plein comme un œuf, la finale du simple dames part à toute allure. Steffi Graf choisit de servir la première. Seles lui claque un retour cinglant. Le match est lancé. Peu à peu, Monica Seles commence à installer son jeu à fréquence vocale. Elle prend rapidement le service de l’Allemande qui semble retenir ses coups et qui est moins offensive. Monica mène rapidement trois jeux à zéro. Ses cris stridents s’intensifient. Lorsqu’un orage s’abat sur le court Central, le tableau de scores affiche trois jeux à un pour Seles. Le match est suspendu durant quarante-cinq minutes. En ces circonstances, l’entraîneur peut aller discuter tactique avec son joueur. Pas chez les Seles. Monica patiente seule, le temps de l’interruption. À la reprise, la Yougoslave poursuit sa marche en avant. Dans ce premier set, c’est bien elle qui fait la course en tête (4/1-4/2-4/3-5/3). Mais à 5/3, Steffi Graf profite de balles moins percutantes pour réussir, enfin, à déborder sa rivale. La n°1 mondiale retrouve le file et égalise à six jeux partout. Graf retrouve également sa première balle de service et se détache dans le jeu décisif cinq points à zéro. Les spectateurs du Central commencent à entrevoir l’histoire pré-écrite. Celle de l’expérience qui vaut sur la jeunesse. Mais c’est bien mal connaître Seles. L’adolescente est, sur le court, du genre teigneuse. Sans s’agacer, elle retourne de plus en plus long, attaque, avec sa prise de balle précoce, sur tout ce qui bouge et trouve des angles improbables. Jamais aussi épanouie que sur sa ligne de fond de court, Monica Seles joue les diagonales et déporte Steffi Graf à l’extérieur du terrain. Seles continue d’accélérer. Graf a pourtant quatre balles de set, à 5/2-5/3-5/4-5/5, mais n’arrive pas à conclure. Monica remporte le jeu décisif par huit points à six et brandit le poing. Le deuxième set est à l’image du premier, la Yougoslave fait la course en tête. À quatre jeux partout, Steffi Graf parvient à s’offrir deux balles de break, mais Seles, avec son habituelle audace et sans se poser de question, les sauvent. La native de Novi Sad joue parfaitement les points importants. Un dernier coup droit croisé de Graf hors des limites du court fait bondir de joie Monica Seles. C’est la délivrance. Elle vit ce dont elle avait rêvé. 7/6, 6/4, la fille de fer à la bouille argneuse, lorsqu’elle joue, remporte Roland-Garros à 16 ans et six mois, son premier titre du Grand Chelem, là où elle avait envie de gagner, face à celle qui l’avait battue l’année précédente au stade des demi-finales. Avec son chouchou violet à petits-pois noir, toujours vissé dans sa chevelure blonde, Monica Seles, les jambes légèrement tremblantes, monte les quelques marches placées face à la tribune Présidentielle, pour aller soulever la coupe Suzanne-Lenglen, que Philippe Chatrier lui remet.

Debout, en tribune, les parents de Monica savourent ce moment. Son père, Karolj, se remémore, sans doute, à cet instant, lorsque sa fille avait 7 ans et qui l’avait initiée aux rudiments du tennis. Des moments passés sur le parking de leur cité HLM de Novi Sad, où il avait fixé un élastique aux pare-chocs de deux voitures en guise de filet, pour échanger des balles avec la petite Monica. À ses premiers pas sur terre battue. Et à ses longues heures de route pour aller lui chercher, en voiture, une raquette en Italie. Les années ont filé et c’est ensemble qu’ils ont franchi les obstacles que jalonnent habituellement le sinueux parcours de tout champion de haut niveau. « J’ai eu d’autres beaux jours dans ma vie. Le tennis, c’est un jeu. Il y a tellement d’autres choses. La seule petite folie que je voudrais m’offrir, c’est une voiture. Une Lamborghini. Mes parents ne sont pas très chauds pour l’instant, mais j’espère les convaincre maintenant, dans la joie de la victoire » déclare-t-elle, après sa victoire, le tout avec son rire en cascade.

Après ce titre, Monica Seles s’imposera à nouveau à Paris en 1991 et 1992. Mais elle en restera là… La faute à un déséquilibré qui viendra faucher, à Hambourg le 30 avril 1993, son destin de championne et de jeune femme, au sommet de son art. Après son come-back, rattrapait par ses vicissitudes, celle qui est devenue citoyenne américaine en 1994, ne retrouvera plus jamais, malgré ses qualités mentales et sa passion pour son sport, toute la plénitude de ses moyens et son hégémonie. Si elle s’est, souvent, sentie de taille à affronter ses démons, il lui a fallu beaucoup de temps pour les terrasser. Après une vie de bourlingue, Monica Seles a déposé son sac le 14 février 2008 et a tourné la page. Une page sur ses belles années de championne et sur ses douleurs du passé, avec, en autres, comme butin 53 titres en simple dont 9 en Grand Chelem. Au moment de raccrocher, l’ex-n°1 mondiale n’a pas jugé son « œuvre », que fut sa carrière, lorsqu’elle l’a accrochée à la cimaise de sa mémoire. « Quand je pense à toutes les différentes étapes de ma carrière, le tournoi le plus spécial, c’est quand j’avais 16 ans et demi et que j’ai gagné Roland-Garros, déclarait-elle en 2012 au magazine L’Équipe. Quand on est jeune, on travaille dur et on ne se rend jamais compte qu’un jour, on va vraiment gagner. C’est là que j’ai commencé à gagner. (…) Quand j’y repense, j’ai eu une carrière formidable. Est-ce que j’aurais préféré gagner plus de tournois ? Oui. Est-ce que j’aurais préféré ne pas être poignardée ? Oui. Mais tout ça, c’est en dehors de mon contrôle. Quand j’y repense, j’ai des supers souvenirs, c’est tout. Pour tous mes fans qui me regardaient jouer, je me suis toujours donnée à 120 %. C’est ma plus grande joie. »

E-A